EIGER (3970 m) - Face ouest
Août 2010, Oberland, Suisse
L'Eiger est un sommet individualisé des Alpes situé entièrement en Suisse dans le massif de l'Oberland bernois. Son nom, attesté en 1252, ne signifie pas "Ogre" contrairement aux idées reçues mais plus probablement "grand épieu". La confusion est due à la face nord dans laquelle de nombreux alpinistes ont trouvé la mort. Cette dernière, la plus grande paroi des Alpes avec 1600 mètres de hauteur, presque totalement verticale ou déversante, fut considérée comme un des trois derniers grands problèmes des Alpes, avec les faces nord du Cervin et des Grandes Jorasses. L'Eiger jouit, au-delà des frontières, d'un statut de montagne mythique. Et cela grâce à sa face nord. Ce n'est pourtant pas la plus élégante des parois. Mais c'est assurément la moins accueillante ! Sa visibilité depuis la vallée a contribué au fort engouement qui accompagna la première ascension. Les touristes pouvaient en effet, à l'aide d'une longue vue, suivre en direct les drames épiques dont la face nord était le théâtre dans les années 1930.

La première ascension date de 1858, par les guides suisses Christian Almer et Peter Bohren en compagnie de l'Irlandais Charles Barrington. La face nord, qui occupe une place importante dans l'histoire de l'alpinisme, ne fut vaincue qu'en 1938 par la cordée allemande de Anderl Heckmair et Ludwig Vörg et la cordée autrichienne de Heinrich Harrer et Fritz Kasparek. Cette face rappelle également le souvenir tragique de la mort de Toni Kurz et ses compagnons en 1936. Depuis cette période, près d'une centaine d'alpinistes ont perdu la vie en tentant de gravir l'Eigernordwand.
Face nord de l'Eiger depuis Kleine Scheidegg
Il existe beaucoup de voies menant au sommet de l'Eiger. Les alpinistes très chevronnés s'attaqueront aux itinéraires de haut vol tracés héroïquement dans la face nord. Pour les autres, il reste deux itinéraires majeurs : la très jolie arête Mittellegi, et le versant ouest, bien plus facile.

Le flanc ouest. De loin le versant le plus abordable de l'Eiger (PD+). L'ascension se déroule au-dessus de la station de l'Eigergletscher. Après un bivouac au Rotstock, il faut se frayer un chemin dans la face, sur un terrain très délité, entre cheminées et escarpements aériens. Quelques pas d'escalade faciles puis des pentes de neige raides conduisent vers le sommet. Un itinéraire complexe, parfois peu évident à suivre de nuit.

L'arête Mittellegi. C'est l'une des plus belles escalades d'arête des Alpes, d'où son importante fréquentation. Une ascension exceptionnelle (cotée D), à laquelle s'ajoute l'attrait de la cabane Mittellegi qui peut rendre des points à un cinq étoiles, pour l'emplacement au moins. Sur l'arête le parcours est ensuite très aérien et de toute beauté. La descente s'effectue par le flanc ouest, sur un terrain délicat.

La voie Heckmair. Probablement la plus célèbre voie d'escalade de toutes les Alpes ! Aucun alpiniste ambitieux ne peut l'ignorer, il devra tôt ou tard vaincre cette voie historique cotée ED. Cette ascension comporte maints dangers : la longueur (1600 mètres de verticalité), le verglas, la neige non stabilisée, l'arrivée brusque du mauvais temps et les chutes de pierres à répétition... Une voie d'une difficulté extrême, à la fois effrayante et fascinante.
L'arête sommitale de l'Eiger
A vrai dire cela fait des années que l'idée me trotte dans la tête. Longtemps j'ai cru qu'il n'y avait que des voies difficiles sur l'Eiger. J'ai été surpris et heureux de découvrir que la face ouest est tout à fait abordable en solo, à condition d'avoir le pied sûr. Bien entendu cet itinéraire n'a pas la classe de la face nord, et n'a pas non plus la beauté de l'arête Mittellegi, mais il a au moins l'avantage de mettre le sommet de l'Eiger à la portée de bien des alpinistes.

J'embarque à bord du petit train au prix exhorbitant qui emmène une horde de touristes (et quelques alpinistes) vers les hauteurs. Lors du premier tronçon le train passe en contrebas de la face nord, la "paroi des parois", qui nous écrase tellement qu'on ne se rend pas compte de ses dimensions. Le train s'arrête à Kleine Scheidegg, à 2060 mètres. Le temps de prendre quelques clichés des majestueux versants nord de l'Eiger, du Mönch et de la Jungfrau -le célèbre tryptique des géants de l'Oberland-, et déjà je quitte ces lieux où les touristes nippons s'entassent par centaines. Un alpiniste normalement constitué ne peut que se sentir étranger à cette ambiance. Je monte à bord du second train, celui qui mène à travers les parois de l'Eiger jusqu'au Jungfraujoch à près de 3500 mètres d'altitude. Mais je ne vais pas jusque là-haut : je descends dès le premier arrêt, nommé Eigergletscher. Cette station est située à 2320 mètres, juste au pied de la face ouest de l'Eiger. L'aventure peut débuter.
Eiger et Mönch, versants nord
Alors que le petit train disparaît dans le tunnel, je m'élève par un sentier en direction de la face ouest. Au-dessus de moi tout l'itinéraire est visible, et ce dès le début, ce qui est rare dans une course d'alpinisme. Ce versant ouest est tout de même impressionnant avec ses 1700 mètres de roc et de glace, ça promet de grandes émotions pour le lendemain ! Rapidement je me heurte à de petites barres rocheuses (II), que je franchis aisément grâce à des cordes fixes qui ont été installées et avec lesquelles il suffit de se tirer à la force des bras. J'arrive ensuite sur le pierrier situé juste sous la pointe rocheuse du Rotstock. Il y a plusieurs emplacements de bivouac à cet endroit. Je monte au sommet du Rotstock (2662 m) par une petite grimpe, là aussi facilitée par la pose de cordes fixes. Sur ce modeste bec rocheux je trouve, à côté de la croix sommitale, de grandes dalles pour installer mon bivouac. Je suis déjà excité à l'idée de passer la nuit au milieu de ce cadre grandiose.
La Jungfrau vue depuis le Rotstock
En m'installant sur le promontoire du Rotstock je bénéficie d'un peu plus de recul pour analyser la face ouest de l'Eiger. En prévision de mon départ nocturne, j'y cherche des indices qui pourront me faire gagner un temps précieux le lendemain. J'essaie de déceler l'attaque, puis de visualiser le cheminement le plus logique dans la face. Exercice difficile, surtout dans les 200 premiers mètres où le terrain semble très complexe. Au crépuscule la vue est saisissante sur le Mönch (4107 m) et sur la Jungfrau (4158 m), magnifiés par les glaciers qui s'écoulent sur leurs versants nord. Ma seule inquiétude concerne la météo : le vent souffle, il fait chaud, et des nuages menaçants sont apparus à l'ouest. Tout ces signes sont de mauvaise augure au moment de se lancer dans une course engagée.

Départ à 2h. La frontale se révèle vite inutile puisque c'est nuit de pleine lune. J'y vois presque comme en plein jour ! Je redescends sur le pierrier et laisse mes affaires de bivouac à l'abri des regards (on n'est jamais trop prudent, en montagne en général, mais surtout avec les êtres humains !). Je débute mon ascension en remontant un névé, jusqu'à l'entrée d'une grande cheminée, à 2830 mètres. Les difficultés commencent. A peine entré dans la cheminée je bloque immédiatement sur une goulotte. La roche est verticale et lissée par le torrent : infaisable ! Après avoir observé minutieusement les alentours je repère sur la gauche une corde fixe rouge qui permet de surmonter un petit mur surplombant de 2 mètres (III, assez physique de bon matin). Ainsi je parviens à m'écarter de la cheminée et à prendre pied sur des escarpements raides. Il y a pas mal de cairns qui indiquent le chemin, mais encore faut-il les repérer de nuit. Car même si la lune éclaire bien le terrain, tous les rochers se confondent. Quelques pas de grimpe facile et quelques pentes raides d'éboulis délités me mènent à 3000 mètres. Ici j'en ai déjà fini avec la partie la plus technique de l'ascension.
Je décèle dans la pénombre une sente peu marquée. Je la suis un moment et dans un grand crochet vers la gauche je rejoins l'arête nord-ouest. Quelle vue sur la face nord ! 1000 mètres sous les pieds, 1000 mètres au-dessus de la tête... La perspective est impressionnante et, malgré l'obscurité, je peux jauger le gigantisme de cette paroi. Que de grandes pages de l'alpinisme se sont déroulées en ces lieux ! J'essaie alors d'imaginer ce que ressentent les alpinistes de haut niveau qui s'attaquent à cet antre qui fut le théâtre de tant d'exploits et de tragédies. Ce doit être pour eux une expérience à la fois effrayante et fascinante.

Je remonte sur le fil de l'arête pendant quelques minutes, puis l'itinéraire repart en traversée sur la droite en montant légèrement dans des dalles inclinées et des éboulis. A 3200 mètres je repére dans la face ouest un ressaut rocheux, que je choisis d'éviter par le dessous, par une traversée pénible mais facile. Il n'y a plus de cairns ici ! La progression devient donc plus hasardeuse. Cependant quelques indices me donnent à penser que je suis sur le bon chemin. Après cette traversée j'aboutis au pied des séracs du glacier supérieur de l'Eiger. Par des banquettes raides mais peu difficiles, je grimpe sur la bordure du glacier jusqu'à l'altitude de 3315 mètres. Je chausse les crampons puis monte tout droit, plein est, par une pente raide en direction de la légère dépression du Chlyne Eiger. J'ai droit aux vingt centimètres de neige fraîche tombés début août, ce qui rend la progression plus épuisante. A 3450 mètres, avant d'atteindre la crête, je tire sur la gauche pour rester dans la face ouest et aller directement à la rencontre du sommet. La face est raide et uniforme (entre 45° et 50° selon les passages). Après une longue débauche d'efforts je sors enfin sur l'arête nord-ouest, à environ 3900 mètres. Il me suffit alors de suivre l'arête de neige facile jusqu'au sommet de l'Ogre !

J'exulte. Au fond de moi seulement, car je suis épuisé. Car je suis seul au sommet de l'Eiger, l'une des montagnes les plus mythiques au monde. L'ambiance autour de moi est surprenante car pleine de contrastes : le ciel est plombé de nuages menaçants, mais quelques trouées laissent passer les rayons du soleil, ce qui fait resplendir les immensités glaciaires de l'Oberland. Au nord s'ouvre un vide incroyable, au fond duquel est niché Grindelwald, 3000 mètres plus bas. Dans toutes les autres directions les grands "4000" du massif occupent l'espace : Schreckhorn, Lauteraarhorn, Aletschhorn, Mönch, Jungfrau... dominés qu'ils sont par le Finsteraarhorn, point culminant de l'ensemble, qui pourfend les flots et règne sur les océans de glace.
Panorama sur le voisin : le Mönch
Il est 9h. Le ciel s'est voilé sans que je m'en aperçoive. En d'autres circonstances cela m'aurait alarmé, mais à vrai dire aujourd'hui je ne m'en soucie guère, comme si l'ivresse de fouler ce sommet avait diminué ma lucidité. J'ai le sentiment que rien ne peut plus troubler cette journée, qui sera à marquer d'une croix blanche dans ma modeste carrière d'alpiniste.

Reste la descente tout de même, et elle n'est pas de tout repos car certains passages sont très délités. Le terrain, qui était désagréable à la montée, devient dangereux à la descente. A l'image de ces éboulis roulants posés sur des dalles déversantes. Je ne saurais que trop déconseiller cette course lorsque la visibilité est mauvaise et le terrain humide : le danger s'en trouverait décuplé. Les chutes de pierres sont monnaie courante et il faut constamment tendre l'oreille et garder un oeil sur les pentes supérieures. A noter aussi que la face est assez paumatoire, surtout dans la traversée à 3200 mètres, où il n'y a pas de cairns. J'en fais moi-même les frais : malgré une visibilité parfaite et le fait d'être passé ici-même le matin, je reste bloqué une heure avant de retrouver le bon itinéraire ! Je reste concentré et fidèle à la ligne de conduite que je m'étais fixé. A savoir, ne pas me précipiter dans la descente pour attraper à tout prix le dernier train. Il faut dire que le fait d'avoir bivouaqué au Rotstock, et d'être parti de nuit, m'a donné une marge confortable au niveau de l'horaire. Je redescends donc tranquillement les pentes de la face ouest, une grande face qui est finalement assez uniforme : toujours raide mais jamais vertigineuse.

De retour à Grindelwald, je peux savourer pleinement ma victoire. L'Eiger est là, il domine le village de façon spectaculaire, et pourtant j'en suis venu à bout. L'Eiger en solo, il y a quelques années je n'y aurais même pas songé !
Eiger
Voies d'ascension
Galerie photos
Récit de l'ascension
Après un très long trajet en voiture je débarque à Grindelwald, le célèbre village d'altitude des Alpes Bernoises, avec l'objectif de réaliser ma première course dans l'Oberland, ce massif où le mot "gigantisme" prend tout son sens. La découverte de la face nord de l'Eiger, au détour d'un virage, est un moment qui marque. Une vision presque irréelle. Les minutes qui suivent sont d'ailleurs dangereuses, puisque le regard est attiré vers le haut, alors qu'il devrait rester concentré sur la route. Si je ne peux m'empêcher de scruter ce monstre, c'est parceque j'ai le projet ambitieux de m'y attaquer !
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