MONT VISO (3841 m) - Face sud
Août 2011, Piémont, Italie
Le Mont Viso, culminant à 3841 mètres, est l'un des plus hauts sommets des Alpes italiennes et le point culminant des Alpes cottiennes. Il se trouve dans la région du Piémont. Le massif est en grande partie situé en territoire italien. Il est entouré par la vallée du Pô, la vallée de la Varaita, et sur le versant français par la vallée du Guil. Le sommet proprement dit est entièrement italien. L'origine de son nom serait peut-être Vesulus ou Vesulo, soit "mont visible". De fait, côté italien, sa majestueuse et imposante pyramide semble surgir de nulle part, ce qui rend sa silhouette largement visible et facilement reconnaissable sur une grande distance. La montagne est également célèbre pour ses glaciers (actuellement en recul) et les innombrables lacs postés à ses pieds qui alimentent la source du Pô, laquelle sort à Pian del Re, donnant ainsi naissance au plus long fleuve d'Italie.

La première ascension du Mont Viso fut réalisée en 1861 par William Mathews, W. Jacomb, Michel Croz et Jean-Baptiste Croz. Ils montèrent par ce qui est aujourd'hui la voie normale, et qui consiste à gravir la face sud, un parcours sans grande difficulté et assez fréquenté pendant les mois d'été. La difficulté peut cependant varier selon les conditions d'enneigement. Ce parcours nécessite une excellente forme physique, une météo favorable et une expérience de la haute montagne. Depuis de nombreuses années, l'usage s'est diffusé parmi les amateurs de trekking de réaliser le tour du Viso, en bivouaquant ou en dormant en refuges. C'est une manière particulièrement agréable de découvrir les facettes de cette montagne.
Le Viso vu depuis le Pain de Sucre
Retour, un an après, dans les environs du petit village de Castello, niché au creux du Val Varaita, à quelques encablures du col Agnel, par lequel j'ai franchi la frontière. Je me gare dans une épingle et, après avoir minutieusement préparé mes affaires, je me lance à nouveau sur le grand sentier du vallon de Vallante. Je connais bien les lieux, pour y être venu il y a quelques mois seulement. C'était en octobre 2010, lors d'une première tentative. L'échec avait été cruel, à 3340 mètres d'altitude, au pied de la face sud, en pleine tempête de neige. A l'époque j'avais vraiment à cœur d'en découdre avec ce Mont Viso qui, dès qu'on s'élève un tant soit peu sur une montagne des Alpes, nous impose sa silhouette loin au sud, tel un colosse, les pieds baignant dans les brumes stagnantes de la plaine du Pô. Mais j'étais arrivé un peu trop tard, l'hiver s'installait, la neige était tombée dru et avait anéanti mes espoirs. La frustration m'avait malgré tout conduit au pied de la paroi sud, mais à cet endroit, alors que commençaient les véritables difficultés, j'avais dû me résoudre à l'évidence : ma saison d'alpinisme se terminait sur un cinglant revers. Que la montagne avait été impitoyable ce jour-là !

Ces moments difficiles me reviennent en mémoire maintenant, alors que je remonte tranquillement le vallon. Et je pense avoir retenu la leçon. Je ne ferai pas la même erreur que l'an dernier. Cette fois-ci, en plein mois d'août, et avec des prévisions météo très optimistes, je suis persuadé de pouvoir aller au bout. Mon ambition : me "venger" de ce Mont Viso (même si ce terme guerrier correspond mal à la relation que j'entretiens avec la montagne), et de la plus belle des manières, en bivouaquant sur son sommet !
Approche dans le vallon de Vallante
Le sentier, très large, longe le torrent rive droite pendant une heure environ, et atteint une prairie herbeuse où se trouve un hameau d'estive. Le tracé change de rive et vers 2000 mètres d'altitude je prends à main droite le sentier menant au bivouac Berardo d'une part et au bivouac de la Forciolline d'autre part. Durant quelques hectomètres le sentier est commun aux deux bivouacs. Dans la partie boisée il se sépare discrètement. Il ne faut pas manquer le coup. Toutefois, en cas d'erreur, sachez que les deux itinéraires mènent plus ou moins au même endroit, les deux bivouacs étant voisins.

Je bifurque à droite, en suivant le gros marquage jaune (lequel est présent jusqu'au sommet du Viso !), pour monter en direction de la Forciolline. Le tracé s'élève en forêt, puis débouche rapidement sur une zone plus aérée. Beaucoup d'arbres ont été arrachés à cet endroit qui, visiblement, fait office d'entonnoir à avalanches. Là je me trouve au pied de la gorge de la Forciolline, qui me fait face. C'est le franchissement de cette gorge qui confère à cet itinéraire une certaine originalité. A 2300 mètres, je pénètre dans ce défilé abrupt. Le décor est impressionnant. Le sentier emprunte le talweg du torrent. A plusieurs endroits des chaînes ont été posées pour faciliter le passage. Il faut dire que cette gorge étroite et fortement encaissée entre deux parois rocheuses est encombrée de gros éboulis rendant la progression malaisée. Je me revois quelques mois auparavant, descendant laborieusement ce "canyon" en pleine tourmente de neige, dans une ambiance de fin du monde. Je me demande alors si les plus mauvais souvenirs d'un alpiniste ne sont finalement pas ceux qui vous marquent le plus.
Au pied de la face sud du Viso
Le chemin se poursuit en rive gauche du lac, il est balisé de traits jaunes très évidents. Ici également des câbles permettent de s'assurer lors d'une traversée exposée. Un peu plus loin, sur un rocher, est inscrit le nom de Michel Croz, là où lui, son frère, et deux de ses clients, dont le fameux anglais Matthews, ont couché pour réaliser la première ascension du Viso en 1861. Par une légère combe composée de blocs rocheux j'atteins un petit replat situé sous le pas des Sagnettes, ce col qui chaque jour déverse son flot d'alpinistes venant par la voie normale. Pour la première fois le sommet du Viso est visible. L'itinéraire monte en travers sur la gauche, dans des pentes d'éboulis instables. Je me rapproche progressivement de la face sud. Lors d'une pause je l'observe longuement et j'essaie d'y déceler l'itinéraire. En vain. Après avoir surmonté une moraine j'arrive en vue du glacier du Viso. Ce glacier est en fin de vie. Il ne comporte aucun danger du fait de ses dimensions très restreintes. Je le remonte sans crampons, profitant de bonnes traces dans la neige. Je rejoins ainsi le bivouac Andreotti, qui se trouve à mi-hauteur du glacier en rive gauche. C’est une boîte métallique perchée et peinturlurée de vert et jaune, littéralement accrochée à la paroi grâce à des câbles. Une baraque tout à fait surprenante, une minuscule touche de couleur dans un environnement très austère. Il s'agit en réalité d'un bivouac de secours, qui ne doit par conséquent pas être considéré comme un refuge. Il est placé à un endroit stratégique de repli en cas de mauvais temps. Comprenant qu'il n'y aura personne cette nuit ici, je m'empare d'une des nombreuses couvertures disponibles et je la fixe sur mon sac à dos. Ce sera toujours ça en plus pour faire face au froid qui promet d'être terrible cette nuit au sommet.
Le sentier est raide, ce qui a l’avantage de faire gagner rapidement du dénivelé, et chemine tant bien que mal parmi les roches apportées par la rivière et les blocs écroulés des parois. Il faut, il est vrai, avoir le pied montagnard, mais cela vaut la peine car l’on rencontre rarement des chemins de randonnée avec une telle ambiance. Enfin sorti de la gorge de la Forciolline je dépasse, toujours dans la même direction, quelques dômes de roches polies jusqu’à arriver à 2800 mètres au lac de la Forciolline, aujourd’hui agrémenté d’un bivouac.

La bâtisse a été inaugurée en 2005, et n’est donc pas indiquée sur les cartes plus anciennes. Ce bivouac flambant neuf est une véritable merveille. Vif en couleurs, avec un intérieur en bois, il est très bien conçu avec une pièce de vie qui regarde vers la vallée. Il y a 12 lits (avec coussins et couvertures), deux tables, de grandes fenêtres qui laissent entrer la lumière, et deux veilleuses qui sont alimentées par un petit panneau solaire ! De plus l'emplacement est judicieux : on est au milieu d’un cirque minéral magnifique qui donne un cachet formidable à l’ensemble. À 1000 mètres de dénivelé sous le Viso et à 1200 mètres de la vallée, ce bivouac constitue un parfait compromis pour gravir le sommet. Mais cette fois j'ai choisi de ne pas y passer la nuit. Je dois poursuivre et tenter d'atteindre la cime d'une seule traite !
Je poursuis ma route, en remontant à droite un petit névé sur une cinquantaine de mètres, jusqu'à venir buter à nouveau contre la paroi. Voilà l'attaque de la voie. C'est ici, à 3300 mètres, que les choses sérieuses commencent. Je prends pied sur une vire, la parcours un moment sur la gauche, puis remonte un grand couloir rocheux. Des pierres déferlent en sifflant au-dessus de ma tête. Je comprends vite qu'il y a des cordées plus haut et qu'elles me mettent indirectement en danger, par leurs quelques négligences. Il va me falloir redoubler de vigilance. J'atteins une légère dépression. De là, l'itinéraire est balisé régulièrement (tous les 3 mètres !) par les marques de peinture jaune. Elles vont m'indiquer tout du long le chemin jusqu’au sommet. Ce marquage facilite considérablement la course, autrement il serait facile de s’égarer dans cette face sud où le cheminement n'est pas évident.

L'ascension se poursuit dans une succession de couloirs, ressauts, vires et cheminées. Le tout entrecoupé de terrasses où je peux souffler et profiter du panorama qui ne cesse de s'élargir. Je ne rencontre pas de véritables difficultés techniques dans ces rochers brisés mais compacts aux teintes rougâtres. Le rocher est en définitive très sain et le degré d’escalade n’excède jamais le III. Je croise de nombreux groupes descendant du sommet. Certains utilisent la corde, d'autres non. Il y a de minuscules névés qui occupent par endroits l'itinéraire. Ces passages en neige durcie sont plutôt raides, mais les traces de pas sont bien marquées, du coup les crampons que j'avais emmené par sécurité restent au fond du sac. Ni corde, ni piolet, ni crampons : une absence de manipulation de matériel qui me fait gagner pas mal de temps. Mais après tout, je ne suis pas pressé... J'ai toute la soirée pour atteindre le sommet.
Sommet du Mont Viso !
Vers 3700 mètres survient un petit incident : mon matelas gonflable, payé récemment au prix fort, choisis dans un geste désespéré de se détacher de mon sac et de plonger dans le vide. J'assiste impuissant à sa chute, je le vois rebondir, prendre de la vitesse, et basculer en face est. Laquelle est surplombante sur 300 mètres. Autant dire qu'il serait sans espoir d'aller à sa recherche. Tant pis, je dormirai à-même le sol.

À l’aplomb de la cime l’itinéraire passe sous un monolithe caractéristique, puis traverse à droite pour rejoindre l’arête est. Encore quelques acrobaties et avant même de réaliser que le sommet est sous mes pieds, je me trouve dominé par une immense croix de fer élevée là par les pieux Italiens, qui depuis des décennies montent en procession. Cette note de piété et d’humanité caractérise ce sommet longtemps considéré comme le point culminant des Alpes du fait de son isolement qui le grandit. Je suis alors sur la première éminence sommitale du Mont Viso, à 3841 mètres d’altitude !


Le Viso, tout trônant dans son splendide isolement, offre un panorama circulaire de toute beauté. Devant moi se profile la deuxième pointe du sommet, moins élevée semble t-il, marquée d’un grand cairn, sur fond de massif des Écrins. Les Ecrins justement, occupent tout l'horizon occidental. Leurs hautes cimes (Ailefroides, Pelvoux, Barre des Ecrins, Meije...) découpent le ciel de leur silhouette. Plus au nord, c'est la Vanoise, le Gran Paradiso, le Mont Blanc, et les grandes montagnes du Val d'Aoste. Côté oriental s'étend à perte de vue la plaine du Pô. L'ombre colossale du Viso s'y dessine sur une distance considérable. Au sud enfin, les cimes du Mercantour, dominées par l'Argentera.
Crépuscule derrière les Ecrins
Au sommet il n'y a qu'un seul emplacement décent pour bivouaquer. Le sol n'y est pas très accueillant. Sans matelas, je m'attends à une nuit des plus inconfortables. Je vais devoir changer de position à intervalle régulier pour ne pas que le contact prolongé avec le sol béton ne devienne trop douloureux. Et puis il y a le froid, contre lequel je vais devoir lutter. Pour cela je me recroqueville le plus possible. Un vent glacial souffle durant toute la nuit, mais heureusement je suis protégé par un rocher. Le silence est presque total. Il n'est troublé que par le claquement irrégulier du drapeau italien au vent. Les heures passent et je ne parviens toujours pas à fermer l'oeil. Le froid, le vent, l'inconfort, l'altitude. Tout ces facteurs réunis m'empêchent de m'endormir, malgré ma fatigue. Le temps s'est suspendu, alors pour m'occuper j'observe le monde qui s'étend à mes pieds. La plaine du Pô est noyée de mille scintillances, notamment celles de Turin. A la lueur de la lune je peux discerner la grande croix sommitale au-dessus de moi. Cet éclairage terne crée une ambiance vraiment irréelle. Quelle atmosphère si singulière ! Toutes ces images resteront longtemps gravées dans ma mémoire.

Au petit matin je somnole. J'accueille alors avec délice les premiers rayons du soleil qui viennent réchauffer ma carcasse congelée. La plaine est inondée de lumière. Il fait vraiment bon, l'air est doux, et du coup je reprends vite des couleurs. Je me lève, mange un morceau et plie rapidement mes affaires. Je ne souhaite pas m'attarder car la descente est longue. Je quitte la cime du Viso, non sans un dernier regard vers cet endroit où se sera déroulé un épisode mémorable de ma modeste carrière d'alpiniste.

En désescaladant prudemment la face sud je croise les nombreux candidats du jour, provenant pour la plupart du refuge Sella. Beaucoup de Français, et aussi un Allemand qui gravit la montagne pour la 33ème fois ! Mais j'imagine que ce n'est rien en comparaison des guides de la région. Ils sont étonnés, forcément, de voir que je suis déjà dans la descente. Ils me questionnent, je leur raconte mes heures de torpeur nocturne, et je les renseigne sur les conditions. Beaucoup sont soulagés de savoir que les crampons ne sont pas nécessaires plus haut.

La descente se déroule à merveille. Je prends mon temps, je profite du paysage. De retour à la Forciolline, j'hésite à varier le chemin du retour en passant par le bivouac Berardo. Finalement non, car le sentier est plus long, et je rêve comme souvent de la bonne bière fraîche qui m'attend dans le coffre de la voiture. Elle passera bien, j'en suis certain.
Le chaos minéral de la Forciolline
Mont Viso
Galerie photos
Récit de l'ascension
Je savoure ma pleine réussite, tout en m'installant tranquillement au sommet. En soirée, alors que je suis le spectateur privilégié d'un superbe coucher de soleil derrière les Ecrins, je mesure à chaque instant la chance qui m'est offerte d'être à cet endroit là, à ce moment là. Un rêve est bel et bien en train de se réaliser. Je profite quelques minutes encore des rayons qui viennent réchauffer mon visage. Une fois que cela prend fin, le monde plonge dans l'obscurité, la température chute, et je m'engouffre sans plus tarder dans mon duvet.
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